L’histoire derrière le slam « À toi qui n’es plus là » : apprendre à laisser partir et à avancer
Il y a des histoires que l’on écrit une fois, puis que l’on croit avoir terminées. Et puis, des années plus tard, on réalise qu’il restait encore des choses à dire.
« À toi qui n’es plus là » est un texte que j’ai écrit il y a plusieurs années. Il parle de ma mère, de son absence, de ce que signifie grandir avec quelqu’un qui n’est plus là, et de toutes ces choses que l’on apprend à porter lorsque la vie continue malgré une perte.
Pendant longtemps, je suis revenue à ce texte. Je le relisais, je le retravaillais, je changeais parfois certains mots. Mais à force de vouloir l’améliorer, je repoussais aussi le moment de le laisser sortir. Écrire un texte et lui donner une voix sont deux choses différentes. Tant que je n’avais pas franchi cette étape, quelque chose restait inachevé en moi.
Pourtant, depuis que j’ai donné ma vie à Jésus, je portais en moi une conviction : celle de devoir, un jour, accepter de faire mon deuil. Je savais que je ne pouvais pas rester éternellement attachée à la douleur de cette perte, mais une partie de moi avait du mal à lâcher prise. Faire mon deuil me semblait presque synonyme de laisser partir une partie de mon histoire, alors que je ne voulais ni oublier ma mère ni perdre ce qui me reliait à elle.
Je devais apprendre qu’accepter son absence ne signifiait pas cesser de l’aimer, et qu’avancer ne voulait pas dire oublier.
Cette année, j’ai ressenti le besoin de faire autrement. Je ne voulais plus simplement revenir sur ce texte pour l’affiner une fois de plus. Je voulais le laisser exister, et d’une certaine manière, terminer ce que j’avais commencé. Ce n’était pas seulement une question de création ou de publication. C’était aussi une façon de poser un acte que je repoussais depuis longtemps, en accord avec cette conviction que je portais devant Dieu.
Mais cette année, il n’y avait pas que ce texte. Je suivais également des plans bibliques consacrés au deuil. À travers ces lectures, je réfléchissais à la perte, à la place qu’elle occupe dans nos vies et à la manière dont nous pouvons continuer à avancer après avoir perdu quelqu’un que nous aimons.
Une chose devenait progressivement plus claire pour moi : le deuil faisait partie de mon histoire, mais il n’était pas obligé de me définir. Je pouvais rire encore, aimer encore, me réjouir de la vie et accueillir de nouvelles expériences sans que cela signifie que j’avais oublié ma mère.
Un passage biblique revenait particulièrement à mon esprit : Ésaïe 61:3, notamment cette image de la belle parure donnée au lieu de la cendre, de l’huile de joie au lieu du deuil et d’un vêtement de louange au lieu d’un esprit abattu. Cette image me rappelait que Dieu pouvait faire naître quelque chose de beau au milieu d’une histoire marquée par la douleur, non pas en effaçant ce qui s’était passé, mais en me permettant de découvrir que mon histoire pouvait encore porter de la joie.
C’est dans ce contexte que, pendant une période de jeûne en janvier, j’ai fait un rêve qui m’a amenée à réfléchir davantage à une date particulière dans ma vie. L’année précédente, j’avais découvert, le lendemain de son anniversaire, qu’une personne qui compte pour moi était née à la même date que celle du décès de ma mère. Cette découverte avait soulevé des questions en moi. Comment vivre une date qui porte à la fois le souvenir d’une perte et la célébration de quelqu’un qui compte pour moi ? Comment accueillir la joie de cet anniversaire alors que cette même date me rappelait ce que j’avais perdu ?
À la suite de ce rêve, j’ai commencé à envisager cette date autrement. Ce rêve ne m’a pas donné une réponse toute faite, mais il m’a aidée à me poser une question importante : et si cette date pouvait aussi être associée à la joie ? Je repensais à cette parole de Jésus qui nous invite à nous réjouir avec ceux qui se réjouissent et à pleurer avec ceux qui pleurent (Romains 12:15). Ces deux réalités ne s’annulent pas. On peut garder le souvenir d’une personne qui nous manque tout en célébrant la vie d’une autre.
J’ai alors commencé à voir cette coïncidence sous un autre angle. Cette date, qui m’avait longtemps rappelé une perte, pouvait aussi être l’occasion de célébrer une vie. J’y ai vu une grâce : Dieu me donnait une raison de me réjouir en ce jour qui me rappelait ce que j’avais perdu. Je n’avais pas besoin d’effacer la douleur associée à cette date pour accueillir ce qu’elle pouvait aussi représenter de beau.
Ce cheminement m’a également amenée à réfléchir à l’obéissance à Dieu. Parfois, nous demandons à Dieu de nous montrer la suite, alors qu’il y a déjà quelque chose devant nous que nous savons devoir faire, mais que nous continuons à repousser.
Dans mon cas, il y avait ce texte. Je l’avais écrit, je l’avais retravaillé pendant des années, mais je n’avais pas encore franchi cette étape qui consistait à lui donner une voix et à le partager. Je ne peux pas affirmer que Dieu attendait cette publication pour agir dans ma vie, mais je savais que je portais depuis longtemps cette conviction de devoir avancer.
Publier ce slam est ainsi devenu, pour moi, un acte d’obéissance : non pas parce que je connaissais déjà tout ce que cette décision allait changer, mais parce que je choisissais enfin de poser ce pas que je repoussais depuis des années.
Cette réflexion me rappelle aussi l’histoire de Ruth. Après la perte de son mari, elle se retrouve dans une situation incertaine. Elle ne connaît pas encore la suite de son histoire, mais elle continue d’avancer. Elle se rend dans un champ pour glaner, et c’est dans ce quotidien que son histoire prend une nouvelle direction.
Comme Ruth, je ne savais pas ce que cette date deviendrait. Mais j’ai choisi de ne plus la vivre seulement comme une marque de perte. Nous pouvons être fidèles dans le présent sans exiger de connaître chaque détail de l’avenir. Parfois, le prochain pas ne nous révèle pas toute la suite ; il nous permet simplement d’avancer là où nous sommes.
Après maintes hésitations, j’ai finalement décidé de publier mon slam cette année-là, précisément à cette date. Je voulais poser un point : non pas à mon histoire avec ma mère, mais à la manière dont j’avais vécu cette date jusqu’alors. Je voulais cesser de la voir uniquement à travers ce qu’elle m’avait enlevé et m’autoriser à reconnaître aussi ce qu’elle pouvait désormais représenter.
Ce jour-là, en me réveillant, je ne me suis pas retrouvée absorbée par la tristesse ou par le poids du passé. J’étais simplement contente de pouvoir souhaiter un anniversaire à quelqu’un que j’affectionne, reconnaissante que cette personne ait eu la grâce de vivre une année de plus.
Puis, après avoir publié le slam, j’ai ressenti une forme de liberté. Je n’avais plus besoin de retravailler indéfiniment ce texte pour continuer à honorer ce qu’il représentait. Je pouvais enfin le laisser exister au-delà de moi, avec tout ce qu’il contenait de souvenirs, d’émotions et de vérité.
Je ne dis pas que le deuil a disparu, ni que je ne ressentirai plus jamais de tristesse. Je ne peux pas non plus attribuer ce changement à une seule chose. Il y avait les réflexions nourries par les plans bibliques, ce que le passage d’Ésaïe 61 m’amenait à comprendre, les questions soulevées par mon rêve et cette décision de publier mon slam ce jour-là. Tout cela faisait partie de mon cheminement.
Mais ce jour-là, j’ai pu constater que quelque chose avait changé dans ma manière de vivre cette date. Je pouvais reconnaître la perte sans être enfermée dedans. Je pouvais me réjouir sans avoir l’impression de trahir mon souvenir. Je pouvais honorer l’histoire de ma mère tout en accueillant la joie que Dieu me permettait de vivre dans le présent.
Peut-être que c’est aussi cela, pour moi, la beauté à la place des cendres : non pas voir le passé disparaître, mais découvrir que même une histoire marquée par la douleur peut encore laisser de la place à la joie.
Je ne sais pas tout ce que Dieu fera de mon histoire. Mais j’apprends que faire son deuil ne signifie pas abandonner l’amour que l’on porte à quelqu’un. Cela signifie aussi accepter que notre vie puisse continuer à porter de la joie, de nouvelles expériences et de nouvelles raisons d’espérer.
Mon histoire ne s’est pas arrêtée là où la sienne s’est arrêtée.
Et peut-être que, parfois, avancer commence simplement par accepter de poser le prochain pas, même lorsque l’on ne connaît pas encore la suite.
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— HH